
Robert William Buss, Dickens’dream, 1875
Première partie
Ma chère Claudine,
Je vais te conter un rêve étrange survenu hier soir. On dit que les songes d’une nuit sont les reflets de nos pensées et souvenirs dissimulés par les tâches quotidiennes. Ceux que l’on ignore tant ils font partie de nous, tel un grain de beauté placé au creux du genou. Les petits détails et rendez-vous de la journée, les horaires de repas à contenter, les chemises à repasser, nous font oublier les événements et désirs qui nous ont transformés au cours de notre vie, des éléments qui guident nos choix en temps réel, à l’instant même. Tu connais notre rituel, ou plutôt le mien, de te décrire mes rêves les plus loufoques au lever du Soleil afin de ne pas les perdre dans la matinée. On ne peut se les remémorer très longtemps, à moins de les avoir racontés auparavant.
Je me retrouvais sur le palier d’une maison, elle avait cette atmosphère particulière propre aux demeures anciennes, chargées d’histoires familiales où vibrent fantômes, souvenirs douloureux et immenses bonheurs, deux sentiments rattachés à chaque vie, qu’elle soit pauvre ou gâtée. Inconsciemment, j’imaginais des enfants courir entre les meubles de bois défigurés par l’humidité et les insectes amateurs de tissu végétal. Le bruit de leurs pas résonnait de la cave au grenier, tandis que les grandes personnes dînaient au rez-de-chaussée, je pouvais entendre les rires de ces derniers au-delà des murs taillés dans la pierre à présent fissurée. Sans même me déplacer, je me retrouvais tout d’un coup dans la salle à manger. Cette pièce portait sur elle le parfum de la décadence, les effluves d’une abondance obscène, une fresque parodique de la bourgeoisie m’as-tu-vu. Un temple de Bacchus où jactait une dizaine d’hommes et de femmes corpulents vêtus à la mode de 1900. Réunis autour d’une table de chêne à la nappe tâchée de vin, ils s’esclaffaient, tapaient du pied, buvaient à outrance et mangeaient à même les doigts. Une servante apparut avec un plateau où gisaient des morceaux de volaille luisants de graisse et d’épices. L’assemblée se mit alors à glapir de joie, s’agrippant les babines tant elles se redressaient d’envie. A peine les autres convives furent-ils servis que le premier attrapa goulûment une cuisse de son assiette avant de l’envoyer en l’air. Aussitôt ses voisins l’imitèrent, empoignant ailes, blancs et sot-l’y-laisse. C’est alors qu’ils balancèrent adroitement la bonne chair au centre de la table. Et là, ma chère Claudine, je ne sais par quel mystère ce fut possible, mais le poulet se reconstitua de lui-même, toujours perché au-dessus du banquet. Cela amusa énormément les affamés qui, nullement étonnés, décidèrent de lui mettre une pomme dans le bec. « Mais c’est qu’il a l’air délicieux ce poulet, ainsi présenté ! Quelle allure ! Quelle prestance ! », s’exclama une femme à la coiffure relevée en chignon. « Eh bien ma chère, c’est simplement dû au fait que ce soit un poulet fermier ! », lui répondit un homme joufflu aux rouflaquettes grisonnantes. « Oui, du fermier ! Du fermier ! Du poulet fermier ! » reprit en chœur le reste de l’assemblée.
Seconde Partie
Troisième Partie
Victoria Nguyen Cong Duc